Les chrétiens et la Palestine. Déconstruire une lecture sioniste de la Bible. Conférence de Danielle Vergniol, AG ADSF 20250906
Avant de commencer…
Pour aborder ce sujet difficile et délicat, je me suis avant tout replongée dans la recherche de la compréhension des mots, et l’exégèse de certains textes bibliques qui m’empêchent, personnellement, de « tomber » dans une lecture dite « sioniste » de la Bible. Je précise aussi que je trouve parfois lamentable les raccourcis qui font confondre pour certains « antisionisme » et « antisémitisme ». Dans les propos que je vais partager, il ne s’agit nullement d’être « anti » quoi que ce soit. Il s’agit plutôt de réfléchir, de revoir comment on peut se tromper, comment on peut mettre en doute la parole d’autrui, comment on doit, jour après jour, année après année, voire siècle après siècle, repenser le sens des termes que nous employons… C’est pourquoi, même si c’est superflu pour certains auditeurs/auditrices ou lectrices/lecteurs, j’ai voulu rappeler le sens et l’histoire de certains termes, pour nous permettre, si possible, de comprendre les différents courants qui ont émané de la lecture de la Bible, à différentes époques et dans différents milieux. Je ne prétends pas arriver à une conclusion, je voudrais seulement que nous puissions, par ces quelques pistes, réflexions et reprises de certains textes, approfondir notre analyse et nous permettre d’entrer en débat les uns avec les autres, et en particulier avec ceux qui, de mon point de vue, suivent aveuglément quelques versets bibliques pour défendre telle ou telle action politique, voire militaire.
Les chrétiens et la Palestine : Déconstruire une lecture sioniste de la Bible.
Exégèse du titre proposé pour cette conférence.
Le titre choisi pour notre réflexion est paradoxal… Pourquoi ? Nous allons le découvrir -j’espère- petit à petit en décortiquant les mots et les idées autour de cette thématique : à la fois « sionisme » et « lecture », « Bible », « chrétiens » et « Palestine ».
Disons d’emblée que la Bible n’est pas la propriété des chrétiens, le premier et le second testament appartiennent à l’humanité tout entière, même si à l’origine, oui, le premier testament est la Bible des Juifs, le second raconte l’histoire qui a mené au christianisme, lequel a gardé la lecture de l’ancien testament, comme on dit encore parfois.
Ma vision de Jérusalem.
J’ai fait de nombreux séjours en Israël-Palestine, le plus long mais surtout le plus vivant a été mon engagement à l’appel du Conseil Œcuménique des Églises, dans le cadre du « Programme d’accompagnement œcuménique en Palestine et Israël » (EAPPI) à Hébron pendant trois mois. Cela m’a permis une immersion dans la vie quotidienne mais également une lecture-relecture quotidienne des Écritures. Un psaume en particulier m’a accompagnée, le psaume 24 tel qu’on le chantait dans l’Église réformée de France : « La terre au Seigneur appartient, La terre et tout ce qu’elle contient ». Ceci pour dire que, quelle que soit la beauté de Jérusalem et de ses vestiges, malgré tous les enjeux auxquels elle a à faire face, elle n’est qu’une ville qui a eu ses heures de gloire dont on peut -on doit ?- se souvenir avec humilité, passion ou tristesse, mais pas davantage, si l’on croit que Christ est ressuscité et qu’il a envoyé ses disciples prêcher jusqu’aux extrémités de la terre.
Rappel des origines du sionisme
Sionisme chrétien : c’est un terme relativement nouveau en français. Pour les personnes un peu éloignées de la pratique religieuse quelle qu’elle soit, le terme de « sionisme chrétien » n’évoque pas grand-chose, voire rien du tout. En revanche, ces personnes ont peut-être entendu le terme « zionism » en anglais… Cela s’explique par les origines du sionisme sur lesquelles je vous propose de revenir un instant.
« Sionisme » : le terme apparaît au XIXème siècle avec le travail de Theodor Herzl, considéré comme le père du sionisme politique, même si la tendance existait bien avant. Qui est-il ? Ce qu’on pourrait appeler un « juif intégré », pas religieux, au point d’envisager, dans ses réflexions, la conversion des juifs au christianisme et même de considérer l’idée d’un « retour » en Palestine comme un mythe ridicule. Ce n’est qu’après l’affaire Dreyfus (alors journaliste, il était correspondant en France du quotidien viennois Neue Freie Presse), qu’il prend conscience -en quelque sorte- que l’unique solution aux problèmes d’émancipation du peuple juif et de l’antisémitisme est la création d’un État indépendant. En 1896, il publie un ouvrage rassemblant ses idées : « Der Judenstaat » (L’État Juif), puis il publie Altneuland (Vieille Terre Nouvelle) et devient alors contre toute attente un des principaux leaders sionistes de la fin du XIXème siècle.
Au début, le sionisme ne vise pas forcément la Palestine comme terre de « retour » des Juifs dispersés dans le monde. Plusieurs lieux ont été envisagés : l’Argentine, l’Ouganda, Madagascar… Signe que le sionisme du XIXème siècle est bien politique avant d’être religieux. Que le terme évoque une des sept collines de la Jérusalem terrestre, et en soit même arrivé à désigner Jérusalem, cela reste secondaire pour bien des Juifs, qui n’ont pas forcément envie de quitter l’environnement dans lequel ils vivent ici ou là depuis plusieurs générations, bien loin de la terre de leurs ancêtres. On dit même que pas mal d’entre eux ont finalement préféré émigrer aux États-Unis plutôt qu’en Palestine…
En fait, ce serait des chrétiens qui auraient d’abord salué et approuvé l’initiative sioniste pour des raisons basées sur une lecture des textes bibliques courante chez les évangéliques et remontant jusqu’au moyen-âge… J’y reviendrai et je vous proposerai quelques lectures bibliques, pour l’instant disons seulement que très anciennement, des chrétiens ont sélectionné les versets bibliques qui mettaient en avant la nécessité du retour de tous les Juifs vers Jérusalem et la Palestine, condition sine qua non du retour annoncé du Christ et Messie Jésus sur notre terre.
Palestine
« Palestine » désigne ce qu’on appelait le pays de Canaan, dans lequel se trouvaient les royaumes d’Israël et de Juda. Ce n’est pas avant le 5ème siècle avant Jésus-Christ qu’on trouve le nom de « Palestine » dans un document écrit, les Histoires d’Hérodote (historien grec). C’est après lui que le terme « Palestine » fut utilisé pour désigner l’ensemble de la région anciennement connue sous le nom de Canaan.
D’où vient le nom ? Les origines du mot Palestine ont été discutées depuis longtemps sans qu’aucune certitude n’en soit sortie… Le nom serait dérivé d’un mot égyptien et hébreu peleshet, qu’on peut traduire par « roulant » ou « migratoire », et qui renvoie aux Philistins, qui ont conquis au 12ème siècle avant notre ère la plaine côtière méditerranéenne qui est aujourd’hui Israël et Gaza. Il y a aussi un dieu nommé Palès qui pourrait être une origine, mais nous ne nous attarderons pas là-dessus aujourd’hui. Retenons simplement que, d’après les archéologues, la région de Palestine est l’un des plus anciens sites d’habitation humaine au monde, environ 10 000 ans avant JC. Et il faudra relire les livres de Josué et peut-être des Nombres pour entendre parler de la conquête de Canaan par le peuple d’Israël (vers 1250-1200 avant JC).
Chrétiens de Palestine – Les chrétiens et la Palestine
Quand on dit « les chrétiens et la Palestine », je crois qu’il faudrait faire un distinguo entre les chrétiens en général et ceux de Palestine en particulier. C’est peut-être inapproprié, voire triste et difficile à vivre, mais je pense qu’on ne peut pas réagir de la même manière vis-à-vis des uns et des autres, en matière notamment de « lecture sioniste »…
Une journaliste (Patricia Briel) qui travaille notamment pour Le Courrier International a intitulé un de ses articles : « Les chrétiens de Terre Sainte entre le marteau et l’enclume ». Rien que ce titre résume bien la situation quand on songe que l’exode des chrétiens de Terre Sainte a débuté au XIXème siècle. Et dans cet article, réalisé à Taybeh, un village proche de Ramallah et 100% chrétien, le principal interviewé déclare : « Le rêve des gens d’ici, c’est de partir, ils n’ont plus envie de passer leur vie d’un check-point à l’autre… ».
La plupart des chrétiens du Proche-Orient sont de langue et de culture arabe, beaucoup s’identifient à la cause palestinienne, d’ailleurs, les chrétiens palestiniens subissent le même sort que les musulmans palestiniens. Le Père Frans Bouwen (directeur de la revue « Proche-Orient chrétien ») a déclaré : « Pour les Israéliens, les chrétiens sont d’abord des Palestiniens »…
Cet avis est renforcé par le père Jamal Khader, directeur du Département des études religieuses à l’Université catholique de Jérusalem : « La présence des chrétiens gêne les Israéliens. Israël veut présenter le conflit israélo-palestinien comme un conflit entre l’Occident civilisé et l’Islam. Or notre présence ici prouve que le problème est politique et national, et non religieux. Car les chrétiens et les musulmans entretiennent de bonnes relations ».
Quelques termes à connaître
Des évangiles apocryphes
C’est-à-dire dont l’authenticité n’est pas établie… Connus ou inconnus, je m’appuie, pour en parler, sur ceux qui ont été réunis et présentés en 1983 par France Quéré, théologienne protestante. La quatrième de couverture nous met immédiatement dans le bain… et ce mot traduit bien les problèmes qui peuvent surgir à la lecture superficielle de textes bibliques, à la reconnaissance ou au refus de certains textes ou interprétations, bref au choix personnel que tout un chacun peut faire en s’imprégnant d’un texte biblique ou pas, qui parle de Jésus, de son histoire, de ce qu’il a enseigné et de la manière dont sa parole s’est répandue, selon son souhait, sur toute la terre habitée.
C’est « grâce » aux évangiles apocryphes par exemple que nous avons le bœuf et l’âne dans nos crèches de Noël… On les connaît de moins en moins, on ne les lit plus tellement (sauf les étudiants en théologie sûrement !), en fait on a un peu étouffé ces livres que certains qualifient « d’indiscrets ». Un de leurs intérêts, souligne France Quéré, est de nous renseigner sur la religiosité des premiers siècles.
Après avoir évoqué les différents thèmes de ces écrits, des questions vont se poser sur leur intérêt : « Quel intérêt présentent-ils ? Réminiscences de faits authentiques ? Rêveries populaires ? Documents historiques sur la piété des trois premiers siècles ? Témoignages sur l’émergence et les spéculations des sectes primitives ? Les apocryphes répondent oui à toutes ces questions. Ils sont, en cela, déjà, les témoins du débat entre la soumission de la foi et le discours de l’imaginaire ».
Millénarisme
On désigne sous ce terme un ensemble de croyances en un règne durant mille ans du Messie et de ses élus. Cette théorie est née très tôt dans le christianisme ancien et elle a été reprise à plusieurs moments de l’histoire, aussi bien dans l’Église catholique que dans des courants issus de la Réforme. On peut la considérer comme une interprétation simpliste de la Bible mais elle n’est pas la seule, et c’est bien là un des nœuds de notre recherche. Le millénarisme évoque le Royaume de Dieu dans lequel tous les ennemis de Dieu disparaissent. Il vise un monde meilleur. Mais que dire alors d’un passage de l’évangile selon Luc, 17.20-21 : « Les Pharisiens demandèrent à Jésus quand viendrait le Royaume de Dieu. Il leur répondit : Le Royaume de Dieu ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : il est ici, ou : il est là. Car voici, le Royaume de Dieu est au milieu de vous ».
Encore une fois, ces versets peuvent s’entendre de deux manières : on peut en conclure que le Royaume est « en nous » comme certaines traductions le proposent. On peut se rappeler les paroles de Jésus invitant ses disciples à prêcher jusqu’aux extrémités de la terre. La foi n’est donc pas liée à un lieu, elle nous habite, où que nous soyons, et nous incite à répandre la parole initiale.
Qu’est-ce que le corpus biblique ? Qu’est-ce que le canon biblique ?
Lorsque nous sommes des lecteurs/lectrices de la Bible au quotidien, que nous fréquentons des catholiques, des protestants, des évangéliques, des juifs, des melkites, des orthodoxes, que sais-je encore ?, nous savons bien que toutes les bibles ne se ressemblent pas. Je me souviens d’une réaction primaire que j’avais eue en parcourant les allées de la Librairie La Procure à Paris : j’avais été choquée de ce qu’il y ait un rayon appelé « Bibles protestantes » et j’avais interpellé une vendeuse en lui disant qu’il n’y avait qu’une seule bible. Je n’avais pas tort mais je n’ai pas raison non plus. Il n’y a qu’à voir comment se débrouille la TOB (Traduction œcuménique de la Bible) pour intégrer la numérotation des psaumes différente entre catholiques et protestants par exemple, ou pour laisser une place aux livres qu’on appelle « deutérocanoniques »… (c’est-à-dire du « deuxième canon »).
Le mot « canon » vient du grec kanôn qui signifie « règle, mesure ». Pour les Pères de l’Église, il a d’abord désigné la règle de la foi, transmise par les apôtres. C’est à partir du milieu du IVème siècle, à peu près, que le nom canon en vient à désigner l’ensemble des livres inspirés qui contiennent cette règle. En ce sens, on dira que le canon est la collection, recueillie sous l’autorité de l’Église, des livres qui, en tant que divinement inspirés, contiennent la règle de la vérité révélée. Pour faire autorité, le texte est passé par le Christ lui-même, puis par les apôtres qu’il a envoyé prêcher, puis par l’Église qu’ils ont fondée à divers endroits. Mais le texte est reçu différemment selon les lieux, selon notamment que l’Église côtoie des synagogues ou au contraire n’ait aucune idée du judaïsme… Il y a une différence de reconnaissance pour les écrits dont on a une trace en hébreu, ou au contraire aucune. Saint Jérôme (347-420) déclarera non inspirés les livres pour lesquels on n’a pas de texte hébreu, mais son avis ne sera pas suivi. Et cet exemple nous montre que ce qui a fixé les limites du canon, c’est bien la coutume des plus anciennes Églises et non pas l’avis des biblistes, si savants fussent-ils.
Qu’est-ce que la lecture de la Bible ?
On peut lire la Bible de différentes manières et c’est bien là le nœud du problème. On peut parler de fondamentalisme, c’est-à-dire prendre le texte au pied de la lettre… mais… on le lit rarement dans la langue originale, alors on n’est peut-être jamais sûr de ce qu’on lit et encore moins de ce que l’on peut comprendre. Certains évangéliques qui se reconnaîtraient dans le sionisme émanant de différents textes bibliques parlant du retour de Jésus pour le jugement dernier, ne lisent pas tous les livres, ignorent même tel ou tel, insistant davantage sur leur relation à Jésus qu’aux textes qui nous racontent son histoire sur notre terre.
Si on veut « déconstruire », comme notre titre nous y invite, une lecture sioniste de la Bible, que faut-il faire ? Supprimer des livres ou des passages comme cela a été fait lorsque le canon (la « règle de vérité », en l’an 360) a été fixé ? Ne lire que ce qui nous parle directement sans avoir à réfléchir à l’exégèse ou à lire des sommes théologiques pour savoir ce qu’on en a dit au cours des siècles ? D’une certaine manière oui, peut-être, en tout cas en gardant en tête l’ensemble du corpus et en ayant à cœur de lire jour après jour une partie de ces textes, dans leur ensemble.
Prenons l’exemple des psaumes. Personnellement, grâce à mon lectionnaire biblique, j’en lis un chaque soir, qui, dans la mesure du possible, a un lien avec ce qu’on appelle le texte du jour, un passage de la Bible proposé dans un des lectionnaires édités par nos différentes institutions ecclésiastiques, et commenté par un chrétien d’ici ou d’ailleurs, de telle ou telle confession, pasteur ou laïque…
Les Psaumes sont magnifiques et terribles à la fois. On y parle du Dieu tout puissant, mais aussi de l’assemblée des dieux. Y en a-t-il donc plusieurs ? On y demande la grâce de Dieu et on espère qu’il tuera nos ennemis… Est-ce bien évangélique ? (Ici j’emploie le terme évangélique dans son sens premier, c’est-à-dire émanant de la parole de Jésus lui-même, rapportée par les quatre évangélistes, Matthieu, Marc, Luc et Jean, auxquels j’ajouterai l’apôtre Paul dans ma démonstration). Je pense souvent que lorsque le psalmiste parle des ennemis à abattre, il fait avant tout référence à ce qui l’empêche, lui personnellement, d’être parfait devant Dieu. Oui, j’ai des ennemis à combattre dans ma tête et dans mon corps, comme dira Paul aux Romains (7.19) : « Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas ».
On peut lire les textes bibliques jour après jour, tels qu’ils sont écrits -ou traduits- on trouvera toujours une incitation au voyage. Depuis l’expulsion du jardin d’Eden jusqu’à aujourd’hui, et dans la mesure de nos possibilités bien sûr, il nous est demandé d’aller toujours plus loin, toujours ailleurs, jusqu’aux extrémités de la terre. Les disciples ne se sont pas contentés de prêcher dans leur entourage, ils ont été d’emblée missionnaires, impatients d’expliquer le message de Jésus à ceux et celles qui avaient précisément quitté ce petit bout de terre autrefois promis, donné, redonné au peuple, ce peuple élu qui est le berceau de notre foi.
Quelques citations et exégèses pour réfléchir sans conclure :
Texte de l’Apocalypse : Apocalypse 22 :
..6 Il me dit : Ces paroles sont certaines et vraies ; le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes, a envoyé son ange pour montrer à ses esclaves ce qui doit arriver bientôt.
..7 Je viens bientôt. Heureux celui qui garde les paroles de la prophétie de ce livre.
12 Je viens bientôt, et j'apporte avec moi ma récompense, pour rendre à chacun selon son œuvre.
13 L'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin, c'est moi.
20 Celui qui atteste ces choses dit : Oui, je viens bientôt. Amen ! Viens, Seigneur Jésus !
21 Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous !
Au chapitre 22, le dernier de ce livre attribué à l’apôtre Jean, Jésus s’exprime plusieurs fois en disant « Je viens bientôt ». Et cela vient après le chapitre dans lequel sont mis en avant un ciel nouveau, une terre nouvelle, la Jérusalem nouvelle…
Certains chrétiens, notamment anglo-saxons, à une époque où on ne les appelait pas forcément « évangéliques », à cause de certaines débâcles qu’ils subissaient, ont extrait de la Bible, de l’Apocalypse, mais pas seulement, des passages qui leur permettaient de croire qu’il y avait des choses à faire pour accélérer le retour du Christ sur terre et l’avènement de son Royaume éternel.
Rappelons que, dès les IIème et IIIème siècles de notre ère, s’est développée la théologie de la substitution, prônant que Dieu avait transféré son amour pour Israël sur l’Église chrétienne naissante un peu partout.
Évangile selon Jean, chapitre 4 (à lire, les versets 1 à 26) :
20 Nos pères ont adoré sur cette montagne ; vous, vous dites que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.
21 Jésus lui dit : Femme, crois-moi, l'heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père.
22 Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Judéens.
23 Mais l'heure vient –c'est maintenant– où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père cherche.
24 Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité.
25 La femme lui dit : Je sais que le Messie vient –celui qu'on appelle Christ. Quand il viendra, lui, il nous annoncera tout.
26 Jésus lui dit : Je le suis, moi qui te parle.
Jean 4.16-18 : -Va, lui dit-il, appelle ton mari et reviens ici. La femme répondit : Je n'ai pas de mari. Jésus lui dit : Tu as raison de dire : « Je n'ai pas de mari ». Car tu as eu cinq maris, et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari. En cela tu as dit vrai.
Une histoire connue dans les milieux chrétiens, celle de la rencontre de Jésus avec une femme samaritaine. Si on lit au premier degré les versets 16-18, on pourrait penser à un remake de la femme adultère, celle qui a eu plusieurs maris… Si on se penche sur l’histoire, si on se rappelle les différences entre Samaritains et Judéens sur le plan religieux, l’histoire prend une tout autre tournure. Les cinq « maris » de la Samaritaine seraient plutôt l’image des divinités autres que le vrai Dieu qu’elle a pu adorer. Si on lit la suite, on voit cette différence : Faut-il adorer Dieu à Jérusalem ou bien sur cette montagne nommée le mont Garizim ? Jésus en profite pour annoncer qu’il faut d’abord adorer en esprit et en vérité et que le lieu importe peu…
En juillet 2025, l’hebdomadaire Réforme a publié un numéro spécial sur l’eau. Antoine Nouis, son directeur, par ailleurs théologien particulièrement attaché au texte biblique, y a écrit un article intitulé « Les puits dans la Bible » avec cette conclusion : « De même qu’il faut parfois creuser jusqu’aux entrailles de la terre pour trouver de l’eau, il faut creuser la parole, la travailler, la méditer pour y puiser un sens qui donne de la vie et de l’espace à notre histoire ».
L’eau, c’est comme la parole, et je vous propose un ajout à cette réflexion, partant d’un passage du prophète Esaïe avec son commentaire talmudique.
Esaïe 55.10-11 : « Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n’y reviennent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et fait germer, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui a faim, ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir fait ce que je désire, sans avoir réalisé ce pour quoi je l’ai envoyée ».
Talmud (dans lequel les analogies entre l’eau et la parole de Dieu sont nombreuses) :
Comme l’eau tombe, goutte à goutte, et donne naissance à de nombreux fleuves, la parole de Dieu donne naissance à des interprétations qui irriguent une vie.
Comme l’eau qui descend du ciel désaltère, purifie, nettoie et rafraîchit la terre, ainsi en est-il de celui qui boit la parole de Dieu régulièrement.
Comme l’eau n’a rien d’agréable tant qu’on n’éprouve pas la soif, la parole de Dieu ne parle qu’à ceux qui ont soif de sens.
Quiconque ne sait pas nager risque de se noyer, de même celui qui ne sait pas s’orienter à travers la parole de Dieu peut se perdre.
Comme l’eau va toujours du haut vers le bas, la parole de Dieu quitte celui qui est hautain et s’incline vers l’humain qui est humble d’esprit.
Comme l’eau ne conserve pas sa fraîcheur dans des vases d’or ou d’argent, mais dans des vases de terre, la parole de Dieu ne rafraîchit que celui qui se fait petit et ressemble à un vase d’argile.
Psaume 117, le plus court des 150 psaumes : Louez l’Éternel, vous toutes les nations, célébrez-le, vous tous les peuples ! Car sa bonté pour nous est grande, et sa fidélité dure à toujours. Louez l’Éternel !
Nous avons là, dès le Premier Testament, un écho de ce que dira Jésus à ses disciples : « Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint » (Matthieu 25.19-20).
Deuxième Esaïe (ch. 40-55) : On y voit célébrer le roi Cyrus comme étant le messie de YHWH, choisi par lui pour gouverner les peuples et pour restaurer Israël.
On peut rappeler sur ce sujet que, dans la plupart des manuscrits, le dernier livre de la Bible hébraïque est le 2ème livre des Chroniques qui se termine par une parole de Cyrus qui invite les Judéens à faire leur « montée » à Jérusalem.
Ezéchiel : le livre entier du prophète Ezéchiel fourmille des jugements portés par Dieu contre un peuple qui n’a pas écouté son Dieu, qui s’est laissé aller à l’idolâtrie. Et l’on y trouve à plusieurs endroits des phrases, dans la bouche de Dieu ou dans la bouche du prophète, qui peuvent servir à la fois la cause de ceux qui croient qu’il faut que le peuple d’Israël réinvestisse Jérusalem pour que la promesse finale du retour du Christ Messie s’accomplisse, et la cause de ceux qui croient que l’objectif du Dieu de Jésus-Christ est le monde entier. Dans une introduction au livre d’Ezéchiel, on peut lire : « YHWH n’est pas lié à la royauté ni au temple. Lorsqu’il n’est pas reconnu comme Seigneur, il peut partir et mener le combat ailleurs ». Par ailleurs, dans les deux derniers chapitres du livre, on voit le Seigneur « fixer les frontières d’Israël ».
Daniel 2.44 : « Dans le temps de ces rois, le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit, et qui ne passera point sous la domination d’un autre peuple ; il brisera et anéantira tous ces royaumes-là, et lui-même subsistera éternellement ».
Ce verset arrive au cours de l’interprétation que le prophète Daniel fait du songe de Nabuchodonosor, qui met en scène une immense statue qu’on connaît souvent sous le nom de « colosse aux pieds d’argile ».
Et il faut revenir, encore et toujours, à l’Apocalypse :
Apocalypse 1.3 : « Heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de la prophétie, et qui gardent les choses qui y sont écrites ! Car le temps est proche ».
Apocalypse 20 aborde la question de la résurrection, déjà commencée mais devant se terminer après mille ans, et du jugement dernier, avec l’étang de feu qui ressemble à notre image de l’enfer.
Venons-en aux textes qui ont motivé les chrétiens à adhérer au sionisme avant même que le terme n’existe.
Lisant le texte biblique de façon littérale, certains évangéliques en arrivent donc à considérer Israël comme la terre où doit se rassembler le peuple juif en vue du retour du Christ. Par exemple, regardons trois passages de l’Ancien Testament :
Dans la Genèse, l’Éternel ordonne à Abram de quitter sa terre pour rejoindre le pays « qu’il lui montrera », celui de Canaan. Dieu dit alors : « Je bénirai ceux qui te béniront » (Gn 12.3).
Dans le Livre du prophète Ézéchiel, l’Éternel invite les Juifs à se rassembler en terre d’Israël et à se détourner des idoles, sous peine de subir les foudres de la colère divine (Éz 14.7-9).
Enfin, dans le livre de Daniel, le prophète, captif à Babylone, annonce une préfiguration du Jugement dernier rendu par l’Éternel ainsi que le retour d’exil de son peuple dont les membres doivent subir la sentence divine : « Ceux de ton peuple qui seront trouvés inscrits dans le livre seront sauvés. Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l’opprobre, pour la honte éternelle » (Dn 12.2).
Pour certains évangéliques, ces trois passages de l’Ancien Testament constituent la preuve que le peuple juif doit se réunir sur la terre d’Israël afin que puisse s’accomplir la seconde venue de Jésus pendant l’Apocalypse qui achève le Nouveau Testament et ouvre la voie au Jugement dernier et à la Jérusalem céleste : « L’agneau se tenait sur la montagne de Sion et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom et le nom de son père écrits sur leurs fronts » (Ap 14).
Un livre à lire
Paru en 2023, le livre de Dany Nocquet (professeur émérite de l’IPT où il a enseigné l’Ancien Testament de 2006 à 2022) « Israël a aimé ses ennemis » étudie les relations de l’Israël ancien à ses voisins au cours du premier millénaire avant Jésus-Christ. On y apprend des tas de choses sur les relations entre les différents peuples du Proche et Moyen-Orient, mais aussi sur la manière de propager la foi au seul vrai Dieu, celui qui a créé les cieux et la terre et qu’on peut adorer partout (même sous un autre nom parfois…).
On y lit par exemple que Joseph est en quelque sorte l’ancêtre d’un judaïsme de la diaspora qui cherche l’intégration et une vie paisible dans le pays d’accueil.
On y rappelle que lorsque, dans le livre de la Genèse, Dieu dit à Abraham : « À ta descendance, je donnerai le pays », il évoque forcément la double descendance d’Abraham : via Ismaël et via Isaac. La figure d’Abraham permet donc la construction d’une identité ouverte, en lien avec des groupes voisins.
Une petite citation : « L’Ancien Testament laisse cohabiter différentes manières de penser, irréductibles entre elles, en particulier sur le plan du rapport d’Israël et de YHWH aux autres nations ».
Extrait de la conclusion, page 408 : « Même si la représentation d’une piété yahviste identitaire et nationale demeure forte dans bien des livres bibliques, cette dernière est nuancée et relativisée par une représentation universelle du lien à YHWH, devenu accessible à d’autres peuples ».
Page 410 : « La possibilité d’une relation de YHWH avec les autres peuples, par Israël ou au-delà d’Israël, conduit les auteurs bibliques à exprimer leur gratitude à l’égard de populations différentes ».
Page 412 : « Mise en lumière de l’Ancien Testament comme une littérature où se déploie une xénophilie à l’endroit des différents peuples voisins au cours du premier millénaire avant JC ».
Les derniers paragraphes de la conclusion du livre rejoignent notre recherche : nous voulions parler de « déconstruire », Dany Nocquet parle de « reconstruction » en évoquant un double travail accompli par cet Israël de communautés dispersées qui s’est reconstruit au fil du temps et des écritures : « Une part importante de cette reconstruction fut de mettre en valeur et de légitimer l’identité multiple d’Israël et la diversité théologique des différentes communautés qui le composent désormais » (Cf. Thomas Römer, « La naissance du Pentateuque et la construction d’une identité en débat »).
Autre lecture conseillée, le journal « Réforme » du 4 septembre 2025, n° 4102, page 11, interview d’un auteur spécialiste de l’islamisme, Haoues Seniguer, qui vient de sortir un livre intitulé Dieu est avec nous (Editions Le bord de l’eau). Juste un extrait dont vous comprendrez le lien avec notre recherche : « En recourant à Josué, Nétanyahou s’inscrit dans une tradition religieuse qui associe légitimité divine et action militaire, sans interroger les potentialités génocidaires d’une telle référence »…
Pré-conclusion
Vous l’aurez compris : je n’ai pas vraiment répondu à la question, et je pense qu’il faudrait que nous débattions entre nous sur notre manière de lire et d’interpréter les textes bibliques pour parvenir, peut-être, à quelques éléments permettant cette déconstruction que nous souhaitons.
Pour moi, le texte biblique que nous avons dans le canon doit rester une lecture quotidienne qui nous permet d’aller et venir dans des histoires qui souvent nous dépassent, et que peut-être nous allons éviter de lire ou de commenter.
Je pense que ce sujet en appelle avant tout à notre foi et, à partir du credo, nous avons écrit - Faut-il dire inventé ?- des dizaines de confessions de foi qui mettent en avant à la fois notre confiance et nos doutes…
Je nous invite à poursuivre, non seulement la réflexion, mais surtout le dialogue avec les uns et les autres, quelles que soient leurs croyances, leurs attaches patriotiques, quels que soient leurs doutes, leurs errances, pour que tout un chacun ait à cœur de réfléchir honnêtement aux situations que nous vivons aujourd’hui, mais qui sont les héritières de ce qui s’est vécu dans le passé, d’une manière ou d’une autre.
Et non par paresse mais parce que je suis toujours d’accord, je conclurai avec un texte que j’ai écrit pour « Chrétiens de la Méditerranée » en 2018.
Conclusion
O Jérusalem, si belle entre tes tours… chantait le Père Cocagnac, scandant les heures d’école biblique… Est-ce qu’on m’a fait rêver de Jérusalem en cette lointaine époque ? En tout cas je n’ai eu de cesse d’aller lui rendre visite… Mais pourquoi ? Si Jérusalem est bien la ville dont on part et où l’on revient, comme lors des pèlerinages au Temple autrefois pour les fêtes, elle est maintenant pour moi avant tout le lieu où Jésus a dit à ses disciples : Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant… (Mt 28). Je considère donc le monde entier comme la nouvelle Jérusalem, lieu irisé par la lumière de la ville d’origine où les débuts de notre histoire chrétienne se sont déroulés. Oui, il est précieux de pouvoir se promener dans des lieux où l’on perçoit autrement peut-être que dans les textes bibliques la vie terrestre de notre Seigneur et son enseignement. Non, il n’est pas indispensable d’y être ou d’y avoir été pour vivre notre vie de servante et serviteur du Christ. Et pourtant, Jérusalem a toujours saigné de l’incompréhension humaine. Si Jérusalem, selon la signification de son nom, peut être signe de paix, c’est sans doute au prix d’une désacralisation radicale. Pourquoi visiter le sépulcre du Ressuscité ? Il n’est pas là, il vous précède… (Mt 28), en Galilée mais aussi à Paris, à Corinthe, à Nouméa, à Reykjavik, et dans tous les lieux où est proclamée la bonne nouvelle du salut en Jésus-Christ. Mon souhait ? Que le psalmiste n’ait plus à pleurer : Je suis pour la paix mais dès que je parle ils sont pour la guerre (Ps 120/119.7).
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